De l'autre côté de la rue, face à ma fenêtre, vit un homme âgé.

Chaque matin, vers la même heure, avec les mêmes gestes, il ouvre ses volets et reste quelques minutes à prendre l'air, appuyé sur sa balustrade.

Puis, refermant la fenêtre, il disparaît dans les profondeurs de son petit appartement. Seule la faible lueur d'un lustre filtrant le soir à travers les rideaux témoigne de sa présence.

Les visites sont rares, il me semble, et il m'a fallu longtemps avant de prendre conscience que jamais je ne l'ai vu hors de chez lui.

Il y a peu de temps, alors que je profitais d'un rayon de soleil à ma fenêtre grande ouverte, à l'heure où il fait son apparition matinale, nos regards se sont croisés. Il m'a longuement fixé d'un air étonné, comme s'il s'apercevait seulement alors qu'il avait une vue plongeante sur le petit bureau ou je m'installe chaque jour pour y travailler.

J'ai fini par détourner les yeux et faire mine de me remettre à la tâche, l'air faussement absorbé.

J'aurais pu lui adresser la parole, échanger avec lui quelques mots sur la pluie et le beau temps, ou simplement lui adresser un petit signe et un sourire de connivence en guise de premier contact. Mais pour une raison qui m'échappe, je n'y arrive pas. Une gêne plus profonde et bien plus insaisissable que la pudeur m'en empêche, et étrangement, la culpabilité s'empare de moi.

Deux individus seuls, marchant sur des chemins de la vie qui ne se croiseront jamais. Si ce n'est que moi, j'ai une famille et des amis.

Qui suis-je, pourtant, pour décréter que ce monsieur s'est noyé dans l'océan de la solitude ? Peut-être a-t-il une vie bien remplie sans que je le sache, après tout...

C'est vrai, mais pourquoi donc la rue est-elle plus large que la distance à couvrir en TGV pour rendre visite à mes parents ?

Cet homme me fait irrémédiablement penser à mon père, que je vois doucement décliner, miné par la maladie de Parkinson. Mais je sais aussi qu'animés d'un souffle de vie formidable comme le sont mes parents, c'est peut-être bien l'âge, et non la maladie, qui aura raison de lui.

Nos vies sont à bord d'une coquille de noix livrées à la tempête furieuse du quotidien, ce monstre familier et insatiable qui engloutit le temps et l'existence avec l'implacabilité d'un métronome bien huilé.

N'y a-t-il pas quelque part un bouton pause, le temps de souffler un peu et d'honorer ceux que j'aime ? Quelle est donc cette malédiction qui m'en empêche ?

Pourtant, je suis artiste : je fais le plus beau métier du monde et devrais m'enorgueuillir d'apporter ma part de rêve aux gens. Je suis de ceux qui prétendent se livrer corps et âme au désintéressement, à l'amour de l'art. Je suis de ceux qui réchauffent le coeur grâce à mon apparente insouciance et à mon optimisme inébranlable.

Un optimisme inébranlable en porcelaine de Chine de première qualité. Mais il est fêlé à présent. Le doute a réussi à l'ébrécher et s'y est insinué.

Car il se trouve que dans la vraie vie, ma profession apporte son lot de frustrations, en général là où on s'y attend le moins.

Voir les amis fonder un foyer, faire doucement et avec bienveillance leur place dans la société, gagner décemment leur vie et finalement creuser insensiblement la distance entre eux et moi. Un peu comme ce fameux "sentiment de déclassement des français" dont on nous abreuve ad nauseam. Je suis le lièvre de la fable de Jean de La Fontaine, l'enfant de l'orphelinat regardant les voiliers appareiller pour la haute mer.

Je passe ma vie à courir derrière les projets et les contrats, à "construire mon modèle économique", comme on dit. Je remets en permanence à plus tard la mise en oeuvre des créations qui me font vibrer, qui me tiennent à coeur mais qui ne nous nourriront pas.

Au diable, tout cela ! Je déclarerais : "Je m'arrête ! Je prends le temps. Je m'adonne à mon métier de créateur pour toutes les raisons les plus vraies et les plus profondes pour lesquelles je l'ai choisi. Je m'en vais illico dire à mes proches que je les aime et que j'ai besoin d'eux."

Mais ça ne vient pas. Prendre le temps, c'est du vol. Je suis paralysé. On ne peut trouver pire.

Lors d'une récente conversation en tête à tête, ma mère m'a glissé avec une ingénuité et un naturel confondants le désir de mon père : faire jouer l'une de mes compositions en guise d'oraison funèbre.

L'échéance approche inexorablement. C'est bien la seule qui ne souffre aucune demande de report. Et moi qui ai toujours remis mes musiques à mes commanditaires en temps et en heure, j'ai terriblement peur d'être en retard.


Michaël Goldberg

28 août 2014